Définir le traumatisme psychique : du grec trauma aux théories de Freud, Lebigot et Crocq
Origine et définition
Il n’est pas aisé de définir un concept aussi vague que le traumatisme psychique. Je vous propose une courte revue de la littérature et bien entendu, cet article non exhaustif nécessite de s’étendre davantage sur le sujet.
L’origine du mot « traumatisme » nous vient du grec trauma, qui signifie « blessure ». À l’origine, il était utilisé en chirurgie pour décrire la propagation d’un choc mécanique sur une partie du corps, causant une contusion. En psychologie, ce terme a été adopté pour décrire un choc psychologique majeur résultant d’un événement qui perturbe profondément l’esprit, provoquant des troubles psychopathologiques.
Cette analogie entre blessure corporelle et blessure psychique est centrale : elle souligne que le traumatisme n’est pas un simple souvenir désagréable mais une véritable effraction du psychisme, dont les conséquences peuvent être durables et observables sur le plan clinique, neurobiologique et comportemental.
Perspectives théoriques
Freud et la théorie de l’effraction du pare-excitation
Sigmund Freud, dans son ouvrage Au-delà du principe de plaisir (1920), a théorisé la dynamique du traumatisme. Il a défini le traumatisme comme toute stimulation externe suffisamment puissante pour pénétrer la vie psychique d’un individu. Selon Freud, le développement du trauma dépend à la fois des forces psychiques de la personne et de la nature de l’événement. Le psychisme est comparé à une bulle vivante avec une enveloppe — le pare-excitation — qui filtre les stimulations extérieures pour se protéger grâce à l’énergie interne. Cependant, la capacité de filtration varie d’une personne à l’autre, de sorte qu’un événement traumatique peut causer un traumatisme chez certaines personnes mais pas chez d’autres.
Cette conception de l’effraction reste aujourd’hui une métaphore puissante : le traumatisme est ce qui passe à travers les défenses habituelles du sujet, ce qui ne peut être métabolisé immédiatement et qui revient ensuite sous forme de symptômes intrusifs.
Lebigot et la confrontation au réel de la mort
Pour François Lebigot, la confrontation avec la mort est un élément clé pour vivre un événement comme un traumatisme. Selon lui, le traumatisme découle de la confrontation avec la réalité de la mort. Face à un événement potentiellement traumatique, la personne peut se sentir si proche de la mort qu’elle le vit comme un effondrement, plutôt que comme une expérience imaginaire. Lebigot souligne également que les êtres humains ne peuvent pas se représenter leur propre mort, ce qui entrave la compréhension de la réalité de la mort lors d’un traumatisme.
Lebigot introduit également la notion d’effroi — distincte de la peur — pour désigner ce moment de sidération psychique où le sujet, confronté brutalement au réel de la mort, est momentanément privé de toute représentation. C’est dans cet instant d’effroi que se loge, selon lui, le noyau traumatique.
Crocq et la pénétration des défenses psychiques
Le psychiatre militaire Louis Crocq définit le traumatisme comme un bouleversement interne du psychisme lorsque des stimulations excessives liées à un événement violent pénètrent les défenses psychiques. Il insiste sur le fait que le traumatisme est provoqué par la pénétration des défenses psychiques par les stimulations de la violence de l’événement, menaçant à la fois l’intégrité physique et psychique de l’individu.
Crocq souligne également la dimension de sens de l’événement traumatique, qui rompt avec l’expérience passée de la vie. Il considère que l’événement traumatique est porteur de sens et qu’il annonce des changements potentiels importants.
En outre, il mentionne le non-sens de l’événement traumatique, où le sujet se confronte à la réalité de la mort sans pouvoir la saisir clairement, ce qui crée une angoisse existentielle.
Le temps est profondément altéré chez les personnes traumatisées. Le présent devient figé et statique, sans promesse d’avenir, et même le passé est réorganisé autour de l’expérience traumatique.
Les définitions opérationnelles actuelles : DSM-5 et CIM-11
Au-delà des perspectives théoriques classiques, les classifications internationales actuelles proposent des définitions opérationnelles du traumatisme, indispensables pour la pratique clinique et la recherche.
Le DSM-5 (American Psychiatric Association, 2013) définit l’événement traumatique comme une exposition à la mort effective ou potentielle, à une blessure grave ou à des violences sexuelles, selon quatre modalités possibles : exposition directe, témoin, apprentissage de l’événement chez un proche, ou exposition répétée à des détails aversifs dans le cadre professionnel.
La CIM-11 (Organisation mondiale de la Santé, 2018) distingue désormais deux entités diagnostiques : le trouble de stress post-traumatique (TSPT) et le trouble de stress post-traumatique complexe (TSPT-C), ce dernier prenant en compte les conséquences spécifiques des traumatismes prolongés ou répétés sur la régulation émotionnelle, l’image de soi et les relations interpersonnelles.
Ces définitions opérationnelles complètent les perspectives théoriques sans s’y substituer : elles permettent un diagnostic standardisé tandis que les théories de Freud, Lebigot et Crocq éclairent la mécanique subjective du trauma.
Nature du traumatisme
Vous l’aurez compris, la nature du traumatisme dépend de la violence de l’événement, de l’état psychique de la personne (facteurs neurobiologiques, antécédents personnels, ressources internes) et de sa personnalité. En conséquence, un événement n’est pas automatiquement traumatique et dépend de multiples facteurs.
Sur le plan neurobiologique, le traumatisme se traduit notamment par une hyperactivation de l’amygdale, une réduction de l’activité du cortex préfrontal et un dysfonctionnement de l’hippocampe, expliquant les phénomènes de reviviscence et la difficulté à contextualiser le souvenir traumatique (van der Kolk, 2014).
Il existe par ailleurs différents types de traumatismes psychiques — trauma simple, trauma complexe, trauma de type I et II — qui font l’objet d’un article dédié.
Quand consulter ?
Si vous avez vécu un événement potentiellement traumatique et que vous ressentez des symptômes persistants au-delà de quelques jours, il est vivement recommandé de consulter rapidement un professionnel de la santé. En effet, des spécialistes peuvent mettre en œuvre des techniques de régulation émotionnelle et des protocoles spécifiques pour traiter les traumatismes récents, notamment à travers la psychothérapie EMDR. Cette approche a démontré son efficacité pour atténuer les symptômes et favoriser le processus de guérison. Ne sous-estimez pas l’importance de demander de l’aide et de prendre en charge votre santé dès que possible.
Pour aller plus loin, vous pouvez consulter nos articles sur les catégories de traumatismes psychiques, les réactions post-traumatiques et les symptômes de l’état de stress post-traumatique.
Références
American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5th Edition: DSM-5. American Psychiatric Press.
Crocq, L. (2012). 16 leçons sur le trauma (1re éd.). Paris : Odile Jacob.
Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Paris : Petite Bibliothèque Payot.
Lebigot, F. (2015). À l’origine de la névrose traumatique, l’effroi ou le stress. Discussion, approches thérapeutiques. Annales Médico-Psychologiques, 173, 819–827.
Organisation mondiale de la Santé. (2018). CIM-11 : Classification internationale des maladies, 11e révision.
van der Kolk, B. (2014). The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma. Viking.